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Quand le jeu d’échecs apporte une réponse au défi de la mondialisation

publication mardi 7 mars 2006. Enregistrer au format PDF
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Quand le jeu d’échecs apporte une réponse au défi de la mondialisation 05.03.2006 | 14h49

http://www.lematin.ma/journal/article.asp ?id=natio&ida=58320

On pense que, tout au long du XXIe siècle, c’est la montée en puissance de l’Inde et de la Chine qui va conduire l’évolution des emplois et des salaires dans le monde. Les salariés des pays riches risquent de voir leurs revenus baisser en raison de la concurrence d’une main d’œuvre compétente et laborieuse en Asie, en Amérique latine et peut-être même un jour en Afrique.

C’est une manière de voir intéressante, qui mêle enjeux humains et politiques au niveau de la planète. Pourtant, lors des prochaines décennies, c’est peut-être un autre facteur qui va peser davantage sur la répartition du travail et le niveau des salaires : à savoir la croissance exponentielle des applications de l’intelligence artificielle.

Je vois le monde de l’intelligence artificielle à travers le prisme étroit d’un jeu vieux de plus de cinq siècles, le jeu d’échecs. Même si l’on ne s’intéresse pas à ce jeu, considéré comme ce qu’il y a de plus accompli dans le domaine du sport intellectuel, les développements étonnants qu’il a suscités lors de la décennie écoulée ont de quoi retenir l’attention. Il est depuis longtemps au centre des recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Si on peut théoriquement envisager toutes les actions possibles, la complexité du jeu d’échecs semble défier les limites de ce qu’il est possible de faire. Il est à peine exagéré de dire qu’il y a plus de possibilité de déplacer les pièces sur un échiquier qu’il n’y a d’atomes dans l’Univers.

Durant la plus grande partie du XX° siècle, les informaticiens ont essayé sans succès de concevoir un ordinateur capable de concurrencer les meilleurs joueurs. Mais l’intuition d’un joueur et sa faculté de visualiser et de classer les coups l’emportait facilement sur l’approche strictement logique d’une machine. Les ordinateurs ont fait des progrès, mais pas au point d’atteindre le niveau des meilleurs joueurs.

Du moins, le pensions-nous. Car, en 1997, il y eut un événement historique qui a stupéfia le monde : la victoire de "Deep Blue", l’ordinateur d’IBM, sur le champion du monde, Gary Kasparov. C’est peut-être Kasparov lui-même qui fut le plus étonné - au point de soupçonner l’équipe d’IBM de tricherie . Il lança sarcastiquement aux journalistes qu’il avait senti "la main de Dieu" derrière son adversaire électronique.

Mais IBM n’avait pas triché. C’est la combinaison de logiciels très ingénieux et d’une architecture de calcul massivement parallèle qui a permis de développer une entité au silicium capable d’atteindre une telle finesse et une telle sophistication. Au point que les plus grands joueurs d’échecs (moi-même inclus) en sont restés stupéfaits. Or depuis 1997, les ordinateurs ont fait encore des progrès si bien que battre un champion aux échecs ne représente plus un défi insurmontable pour les informaticiens.

Les échecs, seulement un jeu dites-vous ? Peut-être, mais laissez-moi vous dire quelque chose : il y a trente ans, quand j’étais un joueur professionnel (j’ai représenté une fois les Etats-Unis au championnat du monde), je pouvais deviner le caractère d’un joueur, rien qu’en le voyant jouer, même s’il s’agissait d’un amateur. Et jusqu’à il y a peu, je pouvais facilement distinguer un adversaire humain d’une machine. Mais, en un éclair, tout a changé. Désormais, les machines peuvent imiter les joueurs les plus connus, y compris leurs erreurs, si bien que seul un spécialiste (et dans certains cas, seulement un ordinateur) parvient à faire la différence.

Il y a plus de cinquante ans, Alan Turing, le père de l’intelligence artificielle, avait dit que toutes les fonctions du cerveau pouvaient se réduire à des fonctions mathématiques et qu’un jour l’intelligence artificielle pourrait rivaliser avec l’intelligence humaine. Il prétendait que ce jour-là, un être humain ne pourrait pas savoir s’il parlait à une machine ou à un autre être humain. Le test de Turing est le Saint Graal de la recherche en intelligence artificielle. A mes yeux une partie d’échecs est une forme de dialogue et j’estime que les logiciels actuels ne sont pas loin de passer le test de Turing.

A examiner quelques jeux d’échecs sur internet je ne peux pas faire si facilement la différence. Mais les ordinateurs d’aujourd’hui n’atteignent pas le niveau de Hall, l’ordinateur fou dans le chef d’œuvre de Stanley Kubrick, "2001 : odyssée de l’espace", et encore moins celui des androïdes que l’on voit dans la série des Terminator avec Arnold Schwarzenegger. Néanmoins, le niveau atteint par les ordinateurs est déjà assez effrayant.

Quelle sera la prochaine étape ? Comme professeur d’économie, je n’ai sûrement pas la sécurité de l’emploi. Je suis certain que d’ici quelques années on pourra acheter un ordinateur-enseignant de poche (peut-être même avec une image holographique) aussi facilement que l’on peut acheter aujourd’hui un ordinateur de poche qui joue aux échecs à l’égal de Kasparov.

Revenons-en à l’Inde et à la Chine. La mondialisation s’est accélérée tout au long du siècle précédent, notamment depuis les années 1980. Mais tout laisse à penser que c’est l’évolution technologique, bien plus que le développement du commerce, qui est la cause principale de l’évolution des salaires.

C’est la technologie, pas le commerce, qui a été la grande affaire de l’économie du XX° siècle (même s’il il y a une interaction évidente entre les deux, le commerce servant à diffuser la technologie et à stimuler son évolution, mais c’est seulement une affaire de sémantique). Sommes nous vraiment sûrs que les choses seront différentes dans notre siècle ? Ou bien l’intelligence artificielle va-t-elle effacer la fatalité de la délocalisation des emplois et de la migration des industries ? Les joueurs d’échecs connaissent déjà la réponse.

Copyright : Project Syndicate, 2006. www.project-syndicate.org


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