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Le stratège
Mokhlis Adnani a déjà fait beaucoup de sacrifices pour devenir l’un des meilleurs joueurs d’échecs du Maroc. Mais pour espérer un jour obtenir le titre de grand maître mondial, il risque de devoir sacrifier sa terre natale et s’exiler.
Aux ةtats-Unis, un “Fide master” comme lui peut gagner entre 3000 et 4000 $ par mois grâce à ses sponsors. Mokhlis Adnani, lui, ne vit qu’avec les maigres revenus que lui rapportent ses victoires en tournoi. Heureusement que les derniers mois ont été particulièrement couronnés de succès pour ce joueur professionnel de 24 ans qui consacre tout son temps à son sport.
En avril, notamment, il s’est classé troisième au Championnat international d’échecs rapides de Rabat, derrière deux Français reconnus internationalement.
Mokhlis a remporté des dizaines de tournois au Maroc et à l’étranger depuis le début de sa carrière, en 1992. Il a été sacré six fois champion marocain dans sa catégorie depuis 1993 et deux fois champion arabe des moins de 16 ans. Il a bien eu un sponsor durant trois ans, jusqu’en 1997, mais après, plus rien.
C’est la vie d’un joueur d’échecs au Maroc où le sport est peu ou pas soutenu par l’ةtat et les entreprises. Les échecs, un sport ? Oui, dit Mokhlis, parce que « passer six heures sur une chaise, concentré, ce n’est pas facile ». Il est actuellement en entraînement intensif avec son coéquipier Rachid Hifad, champion du monde amateur. Les deux joueurs ne s’exercent ainsi pas seulement sur l’échiquier mais courent aussi trois fois par semaine pour garder la forme. Un vrai régime sportif. Pour Mokhlis, d’ailleurs, les échecs sont venus par besoin de bouger : à huit ans, une fracture l’oblige à arrêter le football. Il atterrit alors par hasard au club d’échecs de Taza, sa ville natale, et apprend à apprécier ce sport.
Pour jouer à la maison, son petit frère et lui bricolent des pions avec des bouts de carton jusqu’à ce que leur père finisse par leur acheter un vrai jeu d’échecs.
Malgré une défaite amère à son premier tournoi en 1992, il ne lâche pas prise et... remporte celui de l’année suivante. ہ partir de ce moment, il n’est plus question pour lui d’abandonner.
Durant toute son adolescence, il préfèrera les échecs à l’école. Il rate souvent les cours, accumule les mauvaises notes mais finit tout de même par décrocher son bac. Quand il voit aujourd’hui ses amis devenus ingénieurs alors qu’il était « meilleur qu’eux », il lui arrive de se questionner sur son choix de vie. Mais dès qu’il reprend l’échiquer, il « oublie tout ».En août, Mokhlis compte se rendre au championnat de Paris. Il espère bien y rester pour « trouver un club en France ou en Espagne », afin de poursuivre son ascension. Dans un bon club européen, il estime qu’il pourrait « multiplier par trois » son niveau de jeu. Mais encore une fois, le rêve comporte des sacrifices. Plus question là-bas de se consacrer entièrement aux échecs. Il faudra trouver un boulot le soir et étudier le jour.
S’il reste au Maroc, sans sponsor, il pourra continuer à jouer comme professionnel « au maximum encore deux ans ». Après, il sera trop tard. Avec l’âge, comme dans tout sport, on doit commencer à penser à « l’après ». Le progrès devient plus difficile et l’avenir nous rattrape. Mais voilà, Mokhlis a déjà tellement sacrifié pour les échecs qu’il ne pourrait lui rester vraisemblablement... que les échecs : enseigner ce sport aux débutants. Ou sinon, il devra se résigner à pratiquer un autre métier, ce qu’il « n’aimerait pas, mais devrait accepter ». Comme aux échecs, pour se forger un avenir, tout est question de talent mais aussi d’audace et de stratégie.
Frédérick Lavoie


